Léo Ferré

Le poète englué

Moi poète englué au miel des étalages
Je soldais l'avenir aux citoyens sans âge
Une barrique d'indulgence
Oui tout le lot monsieur
Trente-deux mètres d'évidence
En face ils ne feront pas mieux
Chrétiens qui vous videz
Rechargez vos accus
Au bazar de la Vérité
Et mettez vos écus
Dans le trou du curé
Et tous ces gens qui me transpercent comme un frère
Et la poule du coin qui gratte son bestiaire
Une barrique d'évidence
Oui tout le lot monsieur
Trente-deux mètres d'indulgence
En face ils ne font jamais pieux
Doux farfelu qui fait sa cravate en nuages
Avec des badaboums qui font peur aux enfants
Nos âmes ficelées en papier d'emballage
Itinéraient dans l'azur imprudemment
Pie chose agenouillé dans son château de cartes
Radar assaisonné aux deniers de bigot
Te fait la partie belle et nous bourre la tarte
En jouant au zanzi des morceaux d'ex-voto
Moi poète englué comme une mouche obscène
J'ai crevé un matin en me tapant la Seine.

*****

Ni Dieu ni maître

La cigarette sans cravate
Qu'on fume à l'aube démocrate
Et le remords des cous-de-jatte
Avec la peur qui tend la patte
Le ministère de ce prêtre
Et la pitié à la fenêtre
Et le client qui n'a peut-être

NI DIEU NI MAITRE

Le fardeau blême qu'on emballe
Comme un paquet vers les étoiles
Qui tombent froides sur la dalle
Et cette rose sans pétale
Cet avocat à la serviette
Cette aube qui met la voilette
Pour des larmes qui n'ont peut-être

NI DIEU NI MAITRE

Ces bois qu'on dit de justice
Et qui poussent dans les supplices
Et pour meubler le sacrifice
Avec le sapin de service
Cette procédure qui guette
Ceux que la société rejette
Sous prétexte qu'ils n'ont peut-être

NI DIEU NI MAITRE

Cette parole d'évangile
Qui fait plier les imbéciles
Et qui met dans l'horreur civile
De la noblesse et puis du style
Ce cri qui n'a pas de rosette
Cette parole de prophète
Je la revendique et je vous souhaite

NI DIEU NI MAITRE

NI DIEU NI MAITRE

- 1964 -

*****

Les poètes

Ce sont de drôles de types qui vivent de leur plume
Ou qui ne vivent pas c'est selon la saison
Ce sont de drôles de types qui traversent la brume
Avec des pas d'oiseaux sous l'aile des chansons
Leur âme est en carafe sous les ponts de la Seine
Leurs sous dans les bouquins qu'ils n'ont jamais vendus
Leur femme est quelque part au bout d'une rengaine
Qui nous parle d'amour et de fruit défendu
Ils mettent des couleurs sur le gris des pavés
Quand ils marchent dessus ils se croient sur la mer
Ils mettent des rubans autour de l'alphabet
Et sortent dans la rue leurs mots pour prendre l'air
Ils ont des chiens parfois compagnons de misère
Et qui lèchent leurs mains de plume et d'amitié
Avec dans le museau la fidèle lumière
Qui les conduit vers les pays d'absurdité
Ce sont de drôles de types qui regardent les fleurs
Et qui voient dans leurs plis des sourires de femme
Ce sont de drôles de types qui chantent le malheur
Sur les pianos du coeur et les violons de l'âme
Leurs bras tout déplumés se souviennent des ailes
Que la littérature accrochera plus tard
A leur spectre gelé au-dessus des poubelles
Où remourront leurs vers comme un effet de l'Art
Ils marchent dans l'azur la tête dans les villes
Et savent s'arrêter pour bénir les chevaux
Ils marchent dans l'horreur la tête dans des îles
Où n'abordent jamais les âmes des bourreaux
Ils ont des paradis que l'on dit d'artifice
Et l'on met en prison leurs quatrains de dix sous
Comme si l'on mettait aux fers un édifice
Sous prétexte que les bourgeois sont dans l'égout ...

- 1960 -

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Mis à jour le 25 mars, 2004

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