La comtesse
de me prit sans m' aimer, continua Damon : elle me trompa. Je
me fâchai, elle me quitta : cela étoit dans l' ordre.
Je l' aimois alors, et, pour me venger mieux, j' eus le caprice
de la ravoir , quand à mon tour,je ne l' aimai plus. J'
y réussis et lui tournai la tête : c' est ce que
je demandois.
Elle étoit amie de Madame De T qui me lorgnoit depuis quelque
tems, et sembloit avoir de grands desseins sur ma personne. Elle
y mettoit de la suite, se trouvoit partout où j' étois,
et menaçoit de m' aimer à la folie, sans cependant
que cela prît sur sa dignité et sur son goût
pour les décences ; car, comme on le verra, elle y étoit
scrupuleusement attachée.
Un jour que j' allois attendre la comtesse dans sa loge à
l' opéra, j' arrivai de si bonne heure, que j' en avois
honte : on n' avoit pas commencé. A peine entrois-je, je
m' entends appeler de la loge d' à-côté.
N' étoit-ce pas encore la décente Madame De T !
Quoi ! Déjà, me dit-on, quel désoeuvrement
!
Venez donc près de moi.
J' étois loin de m' attendre à tout ce que cette
rencontre alloit avoir de romanesque et d' extraordinaire. On
va vîte avec l' imagination des femmes ; et dans ce moment,
celle de Madame De T fut singulièrement inspirée.
Il faut, me dit-elle, que je vous sauve du ridicule d' une pareille
solitude ; il faut... l' idée est excellente ; et, puisque
vous voilà, rien de plus simple que d' en passer ma fantaisie.
Il semble qu' une main divine vous ait conduit ici. Auriez-vous
par hasard des projets pour ce soir ? Ils seroient vains, je vous
en avertis : je vous enlève. Laissez-vous conduire, point
de questions, point de résistance... abandonnez-vous à
la providence ; appelez mes gens. Vous êtes un homme unique,
délicieux . Je me prosterne... on me presse de descendre,
j' obéis. J' appelle, on arrive. Allez chez monsieur, dit-on
à un domestique ; avertissez qu' il ne rentrera point ce
soir... puis on lui parle à l'oreille, et on le congédie.
Je veux hasarder quelques mots ; l' opéra commence, on
me fait taire : on écoute, ou l' on fait semblant d' écouter.
à peine le premier acte est-il fini, qu' on apporte un
billet à Madame De T, en lui disant que tout est prêt.
Elle sourit, me demande la main, descend, me fait entrer dans
sa voiture, donne ses ordres, et je suis déjà hors
de la ville, avant d' avoir pu m' informer de ce qu' on vouloit
faire de moi. Chaque fois que je hasardois une question, on répondoit
par un éclat de rire. Si je n' avois bien su qu' elle étoit
femme à grande passion, et que dans l' instant même
elle avoit une inclination bien reconnue, inclination dont elle
ne pouvoit ignorer que je fusse instruit, j' aurois été
tenté de me croire en bonne fortune : elle étoit
également instruite de la situation de mon coeur ;
car la comtesse de étoit, comme je l' ai déjà
dit, l' amie intime de Madame De T. Je me défendis donc
toute idée présomptueuse, et j' attendis les événemens.
Nous relayâmes et repartîmes comme l' éclair.
Cela commençoit à me paroître plus sérieux.
Je demandai avec plus d' instance jusqu' où me mèneroit
cette plaisanterie. Elle vous mènera dans un très-beau
séjour ; mais devinez où ? Je vous le donne en mille...
chez mon mari. Le connoissez-vous ? -pas du tout. -eh bien ! Moi,
je le connois un peu, et je crois que vous en serez content :
on nous réconcilie. Il y a six mois que cela s' arrange,
et il y en a un que nous nous écrivons. Il est, je pense,
assez galant à moi d' aller le trouver. -oui ; mais, s'
il vous plaît, que ferai-je là, moi ? à quoi
puis-je être bon ! -ce sont mes affaires. J' ai craint l'
ennui d' un tête-à-tête : vous êtes aimable,
et je suis bien aise de vous avoir. -prendre le jour d' un raccommodement
pour me présenter ! Cela me paroît bizarre. Vous
me feriez croire que je suis sans conséquence, si à
vingt-cinq ans on pouvoit l' être. Ajoutez à cela
l' air d'embarras qu' on apporte à une première
entrevue. En vérité, je ne vois rien de plaisant
pour tous les trois à la démarche où vous
vous engagez. -ah ! Point de morale, je vous en conjure ; vous
manquez l' objet de votre emploi. Il faut m' amuser, me distraire,
et non me prêcher. Je la vis si décidée, que
je pris le parti de l' être au moins autant qu' elle.
Je me mis à rire de mon personnage. Nous devînmes
très-gais, et je finis par trouver qu' elle avoit raison.
Nous avions changé une seconde fois de chevaux. Le flambeau
mystérieux de la nuit éclairoit un ciel pur d' un
demi-jour très-voluptueux. Nous approchions du lieu où
alloit finir le tête-à-tête. On me faisoit,
par intervalles, admirer la beauté du paysage, le calme
de la nuit, le silence touchant de la nature.
Pour admirer ensemble, comme de raison, nous nous penchions à
la même portière ; le mouvement de la voiture faisoit
que le visage de Madame De T et le mien s'entretouchoient. Dans
un choc imprévu elle me serra la main, et moi, par le plus
grand hasard du monde, je la retins entre mes bras.
Dans cette attitude, je ne sais ce que nous cherchions à
voir. Ce qu' il y a de sûr, c' est que les objets commençoient
à se brouiller à mes yeux, lorsqu' on se débarrassa
de moi brusquement, et qu' on se rejetta au fond du carrosse.
Votre projet, dit-on, après une rêverie assez profonde,
est-il de me convaincre de l'imprudence de ma démarche
? Je fus embarrassé de la question : des projets... avec
vous... quelle duperie ! Vous les verriez venir de trop loin ;
mais un hasard, une surprise... cela se pardonne. -vous avez compté
là-dessus, à ce qu' il me semble ? Nous en étions
là sans presque nous apercevoir que nous entrions dans
l' avant-cour du château. Tout étoit éclairé,
tout annonçoit la joie, excepté la figure du maître,
qui étoit rétive à l' exprimer. Un air languissant
ne montroit en lui le besoin d' une réconciliation que
pour des raisons de famille. La bienséance l' amena cependant
jusqu' à la portière. On me présente, il
offre la main, et je suis, en rêvant à mon personnage
passé, présent et à venir. Je parcours des
salons décorés avec autant de goût que de
magnificence ; car le maître de la maison raffinoit sur
toutes les recherches du luxe. Il s' étudioit à
ranimer les ressources d' un physique éteint par des images
de volupté. Ne sachant que dire, je me sauvai par l' admiration.
La déesse s' empresse de faire les honneurs du temple,
et d' en recevoir les complimens. Vous ne voyez rien, me dit-elle
; il faut que je vous mène à l' appartement de monsieur.
-eh ! Madame, il y a cinq ans que je l' ai fait défaire.
-ah ! Ah ! Dit-elle, en songeant à autre chose. Je pensai
éclater de rire en la voyant si bien au courant de ce qui
se passoit chez elle. à souper, ne voilà-t-il pas
qu' elle s' avise encore d' offrir à monsieur du veau de
rivière, et que monsieur lui répond : madame, il
y a trois ans que je suis au lait. -ah ! Ah ! Répondit-elle
encore. Qu' on se peigne une conversation entre trois êtres
si étonnés de se trouver ensemble !
Le soupé finit. J' imaginois que nous nous coucherions
de bonne heure ; mais je n' imaginois bien que pour le mari. En
rentrant dans le salon : je vous sais gré, madame, dit-il,
de la précaution que vous avez eu d' amener monsieur. Vous
avez jugé que j' étois de méchante ressource
pour la veillée, et vous avez bien jugé, car je
me retire. Puis, se tournant de mon côté, d' un air
assez ironique : monsieur voudra bien me pardonner, et se charger
de faire ma paix avec madame. Alors il nous quitta.
Nous nous regardâmes, et pour se distraire des idées
que cette retraite occasionnoit, Madame De T me proposa de faire
un tour sur la terrasse, en attendant que les gens eussent soupé.
La nuit étoit superbe : elle laissoit entrevoir les objets,
et sembloit ne les voiler que pour donner plus d' essor à
l' imagination. Le château, ainsi que les jardins appuyés
contre une montagne, descendoient en terrasse jusque sur les rives
de la Seine qui les bornoit par son cours, dont les sinuosités
multipliées formoient de petites isles agrestes et pittoresques,
qui varioient les tableaux et augmentoient le charme du lieu.
Ce fut sur la plus longue de ces terrasses que nous nous promenâmes
d' abord : elle étoit couverte d' arbres épais.
On s' étoit remis de l' espèce de persifflage qu'
on venoit d' essuyer, et tout en se promenant, on me fit quelques
confidences. Les confidences s' attirent, j' en faisois à
mon tour, et elles devenoient toujours plus intimes, plus intéressantes.
Il y avoit long-tems que nous marchions. Elle m' avoit d' abord
donné son bras, ensuite ce bras s' étoit entrelacé,
je ne sais comment, tandis que le mien la soulevoit et l' empêchoit
presque de poser à terre. L' attitude étoit agréable,
mais fatiguante à la longue, et nous avions encore bien
des choses à nous dire. Un banc de gazon se présente
; on s' y assied sans changer d' attitude.
Ce fut dans cette position que nous commençâmes à
faire l' éloge de la confiance, de son charme et de ses
douceurs. Eh ! Me dit-elle, qui peut en jouir mieux que nous,
avec moins d' effroi ? Je sais trop combien vous tenez au lien
que je vous connois, pour avoir rien à redouter auprès
de vous.
Peut-être vouloit-elle être contrariée ; je
n' en fis rien. Nous nous persuadâmes donc mutuellement
qu' il étoit comme impossible que nous puissions jamais
nous être autre chose que ce que nous nous étions
alors. -j' appréhendois cependant que la surprise de tantôt
n' eût effrayé votre esprit. - oh ! Je ne m' alarme
pas si aisément. -je crains cependant qu' elle ne vous
ait laissé quelques nuages. -que faut-il donc pour vous
rassurer ? -vous le pouvez. -eh ! Comment ? -vous ne devinez pas
? -mais je souhaite d' être éclaircie. -j' ai besoin
d' être sûr que vous me pardonniez. -pour cela, que
faut-il ? -m' accorder franchement, à l' heure même,
ce baiser surpris tantôt par hazard, et qui a paru vous
effaroucher. -que ne parliez-vous : je le veux bien ; vous seriez
trop fier, si je le refusois. Votre amour-propre vous feroit croire
que je vous crains. On voulut prévenir mes illusions ;
j' eus le baiser. Il en est des baisers comme des confidences,
ils s' attirent, ils s' accélèrent, ils s' échauffent
les uns par les autres. En effet, le premier ne fut pas plutôt
donné, qu' un second le suivit, puis un autre ; ils se
pressoient, ils entrecoupoient la conversation, ils la remplaçoient
; à peine enfin laissoient-ils aux soupirs la liberté
de s' échapper. Le silence vint, on l' entendit, (car on
entend quelquefois le silence), il effraya.
Nous nous levâmes sans mot dire, et recommençâmes
à marcher. Il faut rentrer, dit-elle, l' air du soir ne
vous vaut rien. -je le crois moins dangereux pour vous, lui répondis-je.
-oui... je suis moins susceptible qu' une autre ; mais n' importe,
rentrons. -c' est par égard pour moi, sans doute... vous...
vous voulez me défendre contre le danger des impressions
d' une telle promenade, et des suites fatales qu' elle pourroit
avoir pour moi seul ? -c' est donner beaucoup de délicatesse
à mes motifs. Je le veux bien comme cela... mais, rentrons,
je l' exige. (propos gauches qu' il faut passer à deux
êtres qui s' efforcent de prononcer, tant bien que mal,
tout autre chose que ce qu' ils ont à dire). Elle me força
à reprendre le chemin du château.
Je ne sais, je ne savois du moins si ce parti étoit une
violence qu' elle se faisoit, si c' étoit une résolution
bien décidée, ou si elle partageoit le chagrin que
j' avois de voir terminer ainsi une scène aussi agréablement
commencée ; mais, par un mutuel instinct, nos pas se ralentissoient,
et nous cheminions tristement, mécontens l' un de l' autre
et de nous-mêmes. Nous ne savions ni à qui ni à
quoi nous en prendre. Nous n' étions ni l' un ni l' autre
en droit de rien exiger, de rien demander : nous n' avions pas
seulement la ressource d' un reproche. De sorte que tous nos sentimens
restoient renfermés et contraints au fond de nos coeurs.
Qu' une querelle m' auroit soulagé ! Mais où la
prendre ? Cependant nous approchions,
occupés en silence de nous soustraire au devoir que nous
nous étions imposé si maladroitement.
Nous étions à la porte fatale, lorsqu' enfin Madame
De T parla : je ne suis guère contente de vous... après
la confiance que je vous ai montrée, il est mal à
vous de ne m' en accorder aucune.
Voyez si, depuis que nous sommes ensemble, vous m' avez dit un
mot de la comtesse. Il est pourtant si doux de parler de ce qu'
on aime ! Et vous ne pouvez douter que je ne vous eusse écouté
avec intérêt. C' étoit bien le moins que j'
eusse pour vous cette complaisance, après avoir risqué
de vous priver d' elle. -n' ai-je pas le même reproche à
vous faire, et n' auriez-vous point paré à bien
des choses, si au lieu de me rendre confident d' une réconciliation
avec un mari, vous m' aviez parlé d' un choix plus convenable,
d' un choix... -Damon... je vous arrête... songez qu' un
soupçon seul nous blesse. Pour peu que vous connoissiez
les femmes, vous savez qu' il faut les attendre sur les confidences...
revenons.
Où en êtes-vous avec la comtesse ?
Vous rend-on bien heureux ?
Ah ! Je crains le contraire : cela m' afflige ; je m' intéresse
si tendrement à vous ! Oui, monsieur, je m' y intéresse...
plus que vous ne pensez peut-être.
-eh ! Pourquoi donc, madame, vouloir croire avec le public ce
qu' il s' amuse à grossir, à circonstancier, l'
intimité de la comtesse avec moi ? -épargnez-vous
la feinte ; je sais sur votre compte tout ce que l' on peut savoir.
La comtesse est moins mystérieuse que vous. Les femmes
de son genre sont prodigues des secrets de leurs adorateurs, surtout
lorsqu' une tournure discrète comme la vôtre pourroit
leur dérober leurs triomphes. Je suis loin de l' accuser
de coquetterie ; mais une prude n' a pas moins de vanité
qu' une coquette. Parlez-moi franchement : n' êtes-vous
pas souvent la victime de ce genre de caractère ? Parlez,
parlez. -mais, madame, vous vouliez rentrer... et l' air... -il
a changé.
Elle avoit repris mon bras, et nous recommencions à marcher,
sans que je
m' aperçusse de la route que nous prenions.
Ce qu' elle venoit de me dire de l' amant que je lui connoissois,
ce qu' elle me disoit de la maîtresse qu' elle me savoit,
ce voyage, la scène du carrosse, celle du banc de gazon,
la situation, l' heure, tout cela me troubloit ; j' étois
tour-à-tour emporté par l' amour-propre ou les désirs,
et ramené par la réflexion. J' étois d' ailleurs
trop ému pour me faire un plan, et prendre de certaines
résolutions. Tandis que j' étois en proie à
des mouvemens si étranges, elle avoit toujours continué
de parler, et toujours de la comtesse ; et mon silence avoit paru
confirmer tout ce qu' il lui plaisoit d' en dire. Quelques traits
qui lui échappèrent me firent pourtant revenir à
moi.
Comme elle est fine, disoit-elle, qu' elle a de grâces !
Une perfidie entre ses mains prend l' air d' une gaîté.
Une infidélité paroît un effort de raison,
un sacrifice à la décence. Point d' abandon.
Toujours aimable, rarement tendre, et jamais vraie ; galante par
caractère, prude par système, vive, prudente, adroite,
étourdie, sensible, savante, coquette et philosophe, c'
est un Protée pour les formes, c' est une grâce pour
les manières ; elle attire, elle échappe.
Combien je lui ai vu faire de personnages !
Entre nous, que de dupes l' environnent !
Comme elle s' est moquée du baron ! ... que de tours elle
a joués au marquis ! Lorsqu' elle vous prit, c' étoit
pour distraire deux rivaux trop imprudens, et qui étoient
sur le point de faire un éclat. Elle les avoit trop manégés,
ils avoient eu le temps de l' observer ; ils auroient fini par
la convaincre.
Mais elle vous mit en scène, les occupa de vos soins, les
amena à des recherches nouvelles, vous désespéra,
vous plaignit, vous consola, et vous fûtes contens tous
quatre. Ah ! Qu' une femme adroite a d' empire sur vous ! Et qu'
elle est heureuse lorsqu' à ce jeu-là elle affecte
tout, et n' y met jamais du sien ! Madame De T accompagna cette
dernière phrase d' un soupir très-intelligent, et
fait pour être décisif. C' étoit le coup de
maître.
Je sentis qu' on venoit de m' ôter un bandeau de dessus
les yeux, et ne vis point celui qu' on y mettoit. Je fus frappé
de la vérité du portrait. Mon amante me parut la
plus fausse de toutes les femmes, et je crus tenir l' être
sensible. Je soupirai aussi, sans savoir à qui s' adressoit
ce soupir,
sans démêler si le regret ou l' espoir l' avoit causé.
On parut fâchée de m' avoir affligé, et de
s' être laissée emporter trop loin dans une peinture
qui pouvoit paraître suspecte, étant faite par une
femme.
Je ne concevois rien à tout ce que j' entendois. Nous suivions,
sans nous en douter, la grande route du sentiment, et la reprenions
de si haut, qu' il étoit impossible d' entrevoir le terme
du voyage. Après beaucoup d' écarts, presque méthodiques,
on me fit apercevoir, au bout d' une terrasse, un pavillon qui
avoit été le témoin des plus doux momens.
On me détailloit sa situation, son ameublement. Quel dommage
de n' en avoir pas la clef ! Tout en causant, nous approchions.
Il se trouva ouvert ; il ne lui manquoit plus que la clarté
du jour. Mais l' obscurité pouvoit aussi lui prêter
quelques charmes.
D' ailleurs, je savois combien étoit charmant l' objet
qui devoit l' embellir.
Nous frémîmes en entrant : c' étoit un sanctuaire,
et c' étoit celui de l' amour !
Il s' empara de nous, nos genoux fléchirent. Il ne nous
resta de force que celle que donne ce dieu. Nos bras défaillans
s' enlacèrent, et nous allâmes tomber, sans le moindre
projet, sur un canapé qui occupoit une partie du temple.
La lune se couchoit, et le dernier de ses rayons emporta bientôt
le voile d' une pudeur qui, je crois, devenoit importune. Tout
se confondoit dans les ténèbres. La main qui vouloit
me repousser sentoit battre mon coeur ; on vouloit me fuir, on
retomboit plus attendrie.
Nos âmes se rencontroient, se multiplioient ; il en naissoit
une de chacun de nos baisers... quand l' ivresse de nos sens nous
eut rendus à nous-mêmes, nous ne pouvions retrouver
l' usage de la voix, et nous nous entretenions dans le silence
par le langage de la pensée. Elle se réfugioit dans
mes bras, cachoit sa tête dans mon sein, soupiroit et se
calmoit à mes caresses ; elle s' affligeoit, se consoloit
et demandoit de l' amour pour tout ce que l' amour venoit de lui
ravir.
Cet amour, qui l' effrayoit dans un autre instant, la rassuroit
dans celui-ci.
Si d' un côté on veut donner ce qu' on a laissé
prendre, on veut de l' autre recevoir ce qu' on a dérobé
; et, de part et d' autre, on se hâte d' obtenir une seconde
victoire, pour s' assurer de sa conquête.
Tout ceci avoit été un peu brusqué. Nous
sentîmes notre faute. Nous reprîmes ce qui nous était
échappé, avec plus de détail. Trop ardent,
on est moins délicat. On court à la jouissance,
en confondant tous les délices qui la précèdent.
On arrache un noeud, on déchire une gaze. Partout la volupté
marque sa trace, et bientôt l' idole ressemble à
la victime.
Plus calmes, l' air nous parut plus pur, plus frais. Nous n' avions
pas entendu que la rivière, qui baignoit les murs du pavillon,
rompoit le silence de la nuit par un murmure doux qui sembloit
d' accord avec la tendre palpitation de nos coeurs. L' obscurité
étoit trop grande pour laisser distinguer aucun objet ;
mais, à travers le crêpe transparent d' une belle
nuit d' été, notre imagination faisoit, d' une île
qui étoit devant notre pavillon, un lieu enchanté.
La rivière nous paroissoit couverte d' amours qui se jouoient
dans les flots. Jamais les forêts de Gnide n' ont été
si peuplées d' amans que nous en peuplions l' autre rive.
Il n' y avoit pour nous dans la nature que des couples heureux,
et il n' y en avoit point de plus heureux que nous. Nous aurions
défié Psyché et l' amour. J' étois
aussi jeune que lui : elle me paroissoit aussi charmante qu' elle.
Plus abandonnée, elle me sembla plus ravissante
encore. Chaque moment me livroit une beauté. Le flambeau
de l' amour me l' éclairoit par les yeux de l' âme,
et le plus sûr des sens confirmoit mon bonheur. Quand la
crainte
est bannie, les caresses cherchent les caresses. Elles s' appellent
plus tendrement :
on ne veut plus qu' une faveur soit ravie. Si l' on diffère,
c' est raffinement.
Le refus est timide, et n' est qu' un tendre soin. On désire,
on ne voudroit pas ; c' est l' hommage qui plaît... le désir
flatte... l' âme est exaltée... on adore... on ne
cédera point... on a cédé.
Ah ! Me dit-elle, avec un son de voix céleste, sortons
de ce dangereux séjour ; sans cesse les désirs s'
y reproduisent, et l' on est sans force pour leur résister.
Elle m' entraîne.
Nous nous éloignons à regret ; elle tournoit souvent
la tête : une flamme divine sembloit briller sur le parvis
: tu l' as consacré pour moi, me disoit-elle. Qui sauroit
jamais y plaire comme toi ? Comme tu sais aimer ! Qu' elle est
heureuse ! -qui donc, m' écriai-je avec étonnement
? Ah ! Si je dispense le bonheur, à quel être dans
la nature pouvez-vous porter envie ! Nous passâmes devant
le banc de gazon, et nous nous arrêtâmes involontairement
et avec une de ces émotions muettes qui signifient beaucoup.
-quel espace immense, me
dit-elle alors, entre ce lieu-ci et celui que nous venons de quitter
! Mon âme est si pleine de mon bonheur, qu' à peine
puis-je me rappeller que j' ai pu vous résister. Je ne
sentis point d' abord tout ce que ces mots renfermoient d' obligeant,
et à quoi leur sens m' engageoit. Eh bien ! Lui dis-je,
verrai-je se dissiper ici tout le charme dont mon imagination
étoit
remplie là-bas ? Ce lieu me sera-t-il toujours fatal ?
-en est-il qui puisse te l' être encore quand je suis avec
toi ?
-oui, sans doute, puisque je suis aussi malheureux dans celui-ci
que je viens d' être heureux dans l' autre. L' amour vrai
veut des gages multipliés ; il croit n' avoir rien obtenu
tant qu' il
lui reste quelque chose à obtenir. -encore... non, je ne
puis permettre... non, jamais... et elle me faisoit toutes ces
défenses-là d' un ton à n' être point
obéie : ce que j' interprétois en perfection.
Je prie le lecteur de se ressouvenir que j' ai à peine
vingt-cinq ans, et que les faits de cet âge n' engagent
personne.
Cependant la conversation changea d' objet ; elle devint moins
sérieuse. On osa même plaisanter sur les plaisirs
de l' amour, l' analyser, en séparer le moral, le réduire
au simple, et prouver que les faveurs n' étoient que du
plaisir ; qu' il n' y avoit d' engagements réels (philosophiquement
parlant) que ceux que l' on contractoit avec le public, en le
laissant
pénétrer dans nos secrets, et en commettant avec
lui quelques indiscrétions.
Quelle nuit délicieuse, dit-elle, nous venons de passer
par l' attrait seul de ce plaisir, notre guide et notre excuse
!
Si des raisons, je le suppose, nous forçoient à
nous séparer demain, notre bonheur ignoré de toute
la nature ne nous laisseroit, par exemple, aucun lien à
dénouer. Quelques regrets, dont un souvenir agréable
seroit le dédommagement... et puis, au fait, du plaisir,
sans toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie des procédés
d' usage. Nous sommes tellement machines (et j' en rougis), qu'
au lieu de toute la délicatesse qui me tourmentoit avant
la scène qui venoit de se passer, j' entrois au moins pour
moitié dans la hardiesse de ces principes ; je les trouvois
sublimes, et je me sentois déjà une disposition
très-prochaine à l' amour de laliberté. La
belle nuit, me disoit-elle, les beaux lieux ! Il y a huit ans
que je les
avois quittés ; mais ils n' ont rien perdu de leurs charmes
! Ils viennent de reprendre pour moi tous ceux de la nouveauté.
Nous n' oublierons jamais ce cabinet, n' est-il pas vrai ? Le
château en recèle un plus charmant encore ; mais
on ne peut rien vous montrer : vous êtes comme un enfant
qui veut toucher à tout ce qu' il voit, et qui brise tout
ce qu' il touche. Un mouvement de curiosité, qui me surprit
moi-même, me fit promettre de n' être que ce que
l' on voudroit. Je protestai que j' étois devenu bien raisonnable.
On changea de propos. Madame De T aimoit mieux les raisons que
la raison. Cette nuit, dit-elle, me paroîtroit complettement
agréable, si je ne me faisois un reproche. Je suis fâchée,
vraiment fâchée, de ce que je vous ai dit de la comtesse.
Ce n' est pas que je veuille me plaindre de vous. Vous vous êtes
conduit aussi décemment qu' il soit possible. La nouveauté
pique, vous m' avez trouvée aimable, et j' aime à
croire que vous étiez de bonne foi ; mais l' empire de
l'habitude est si long à détruire, que je sens moi-même
que je n' ai pas ce qu' il faut pour en venir à bout. J'
ai d' ailleurs épuisé tout ce que le coeur a de
ressources pour enchaîner.
Que pourriez-vous espérer maintenant près de moi
? Que pourriez-vous désirer ! Et que devient-on avec une
femme, sans le désir et l' espérance. Je vous ai
tout prodigué : à peine
peut-être me pardonnerez-vous un jour des plaisirs qui,
après le moment de l' ivresse, nous abandonnent à
la sévérité des réflexions. à
propos, dites-moi donc, comment avez-vous trouvé mon mari
? Assez maussade, n' est-il pas vrai ? Le régime n' est
point aimable ;
je ne crois pas qu' il vous ait vu de sang froid ; notre amitié
lui deviendroit suspecte. Il faudra ne pas prolonger ce premier
voyage ; il prendroit de l' humeur... dès qu' il viendra
du monde, (et sans doute il en viendra)... d' ailleurs vous avez
aussi vos ménagemens à garder... vous vous souvenez
de l' air de monsieur, hier en nous quittant ? ... elle vit l'impression
que me faisoient ces dernières paroles, et ajouta tout
de suite : il étoit plus gai,
lorsqu' il fit arranger, avec tant de recherche, le cabinet dont
je vous parlois tout-à-l' heure. C' étoit avant
mon mariage ; il tient à mon appartement. Il n' a jamais
été pour moi qu' un témoignage... des ressources
artificielles dont M De T avoit besoin de fortifier son sentiment,
et du peu de ressort que je donnois à son âme.
C' est ainsi que par intervalle elle excitoit ma curiosité
sur ce cabinet.
Il tient à votre appartement, lui dis-je ; quel plaisir
d' y venger vos attraits offensés,
de leur y restituer les vols qu' on leur a faits ! On trouva ceci
d' un meilleur ton. Ah ! Lui dis-je, si j' étois choisi
pour être le héros de cette vengeance, si le goût
du moment pouvoit
faire oublier et réparer les langueurs de l' habitude...
elle saisit, avec une intelligence très-prompte ce que
je voulois dire, et plus surprise que fâchée, elle
reprit : -si vous me promettiez d' être sage... il faut
l' avouer, je ne me sentois pas encore toute la ferveur, toute
la dévotion qu' il falloit pour visiter les saints lieux
; mais j' avois beaucoup de curiosité : ce n' étoit
plus Madame De T que je désirois, c' étoit le cabinet.
Nous étions rentrés.
Les lampes des escaliers et des corridors étoient éteintes
; nous errions dans un dédale. La maîtresse même
du château en avoit oublié les issues ; enfin nous
arrivâmes à la porte de son appartement, de cet appartement
qui renfermoit ce réduit si vanté. Qu' allez-vous
faire de moi ? Lui dis-je, que voulez-vous que je devienne ? Me
renverrez-vous ainsi seul dans l' obscurité ? M' exposerez-vous
à faire du bruit, à nous déceler, à
nous trahir, à vous perdre ? Cette raison lui parut sans
réplique. -vous me promettez donc... -tout...
tout au monde. On reçut mon serment avec l' espérance,
bien entendu, que j' étois encore très-capable d'
être parjure. Nous ouvrîmes doucement la porte : nous
trouvâmes deux femmes endormies, l' une jeune, l' autre
plus âgée. Cette dernière étoit celle
de confiance ;
ce fut elle qu' on éveilla. On lui parla à l' oreille.
Bientôt je la vis sortir par une porte secrète artistement
fabriquée dans un lambris de la boiserie. Moi, je m' offris
à remplir l' office
de la femme qui dormoit ; on accepta mes services : on se débarrassa
de tout ornement superflu. Un simple ruban retenoit tous les cheveux,
qui s' échappèrent en boucles flottantes. On y ajouta
seulement une rose que j' avois cueillie dans le jardin et que
je tenois encore par distraction ; une robe ouverte remplaça
tous les autres ajustements.
Il n' y avoit pas un noeud à toute cette parure ; je trouvai
Mme De T plus belle que jamais. Un peu de fatigue avoit appesanti
ses paupières, et donnoit à ses regards une langueur
plus intéressante, une expression plus douce. Le coloris
de ses lèvres, plus vif que de coutume, relevoit l' émail
de ses dents, et rendoit son sourire plus voluptueux. Des rougeurs
éparses çà et là relevoient la blancheur
de son teint et en attestoient la finesse. Ces traces
du plaisir m' en rappeloient la jouissance. Enfin elle me parut,
à la lumière, plus séduisante encore que
mon imagination ne se l' étoit peinte dans nos plus doux
moments. Le lambris
s' ouvrit de nouveau, et la discrète confidente disparut.
Près d' entrer, on m' arrêta : souvenez-vous, me
dit-on gravement, que vous serez censé n' avoir jamais
vu ni
même soupçonné l' asyle où vous allez
être introduit. Point d' étourderie, je
suis tranquille sur le reste. -la discrétion est ma vertu
favorite : on lui doit bien des instants de bonheur.
Tout cela avoit l' air d' une initiation. On me fit traverser
un petit corridor obscur en me conduisant par la main. Mon coeur
palpitoit comme celui d' un jeune prosélyte que l' on éprouve
avant la célébration des grands mystères.
-mais votre comtesse ? Me dit-elle
en s' arrêtant... j' allois répliquer, les portes
s' ouvrirent : l' admiration intercepta ma réponse. Je
fus étonné, ravi ; je ne sais plus ce que je devins,
et je commençai de bonne foi à croire à l'
enchantement. La porte se referma, et je ne distinguai plus par
où j' étois entré. Je ne vis plus qu' un
bosquet aérien qui, sans issue, sembloit ne tenir et ne
porter sur rien ; enfin je me trouvai comme dans une vaste cage
entièrement de glaces, sur lesquelles les objets étoient
si artistement peints, qu' elles produisoient l' illusion de tout
ce qu' elles représentoient. On ne voyoit intérieurement
aucune lumière. Une lueur douce et céleste y penétroit
selon le besoin que chaque objet avoit d' être plus ou moins
aperçu. Des cassolettes exhaloient les plus agréables
parfums ; des chiffres et des trophées déroboient
aux yeux la flamme des lampes qui éclairoient d' une manière
magique ce lieu de délices. Le côté par où
nous entrâmes représentoit des portiques en treillages
ornés de fleurs, et des berceaux dans chaque enfoncement.
D' un autre côté, on voyoit la statue de l' amour
distribuant des couronnes ; devant cette statue étoit un
autel sur lequel on voyoit briller une
flamme ; au bas de cet autel, une coupe, des couronnes et des
guirlandes. Un temple d' une architecture légère
achevoit d' orner ce côté : vis-à-vis étoit
une grotte sombre. Le dieu du mystère veilloit à
l' entrée. Le parquet, couvert d' un tapis pluché
, imitoit un épais gazon.
Au haut du plafond, des amours suspendoient des guirlandes qui
se jouoient négligemment. Le quatrième côté,
qui répondoit aux portiques, étoit un dais sous
lequel s' accumuloit une
quantité de carreaux, avec un baldaquin soutenu par des
amours. Ce fut là qu' alla se jeter nonchalamment la reine
de ce lieu. Je tombai à ses pieds : elle se pencha vers
moi, elle
tendit les bras, et dans l' instant, grâce à ce groupe
répété dans tous ses aspects, je vis cette
île toute peuplée d' amans heureux.
Les désirs se reproduisent par leur image. Laisserez-vous,
lui dis-je, ma tête sans couronne ? Si près du trône,
pourrai-je éprouver des rigueurs ? Pourriez-vous y prononcer
un refus ?
-et vos sermens, me répondit-elle en se levant. -j' étois
un mortel quand je les fis ; vous m' avez fait un dieu : vous
adorer, voilà mon seul serment.
-venez, me dit-elle, l' ombre du mystère doit cacher ma
foiblesse ; venez... en même temps elle s' approcha de la
grotte.
à peine en avions-nous franchi l' entrée, que je
ne sais quel ressort, adroitement ménagé, nous entraîna.
Portés par le même mouvement, nous tombâmes
mollement renversés sur un monceau de coussins. L' obscurité
régnoit avec le silence dans ce sanctuaire. Nos soupirs
nous tinrent lieu de langage. Plus tendres, plus multipliés,
plus ardens, ils étoient les interprètes de nos
sensations, ils en marquoient les degrés, et le dernier
de tous, quelque tems suspendu, nous avertit que nous devions
rendre grâce à l' amour. Nous sortîmes de la
grotte pour aller lui porter notre hommage. La scène avoit
changé. Au lieu du temple et de la statue de l' amour,
c' étoit celle du dieu des jardins. (le même ressort
qui nous avoit fait entrer dans la grotte, avoit produit ce changement,
en retournant la figure de l' amour, et en renversant l' autel).
Nous avions aussi quelques grâces à rendre à
ce nouveau dieu. Nous marchâmes à son temple, et
il put lire dans mes yeux que j' étois digne encore de
me le
rendre propice. La déesse prit une couronne qu' elle me
posa sur la tête, et me présenta une coupe, où
je bus à pleins flots le nectar des dieux. Hé bien
! Me dit, après quelques momens, la fée de ce séjour,
en soulevant à peine ses beaux yeux humides de volupté,
aimerez-vous jamais la comtesse autant que moi ? -j' avois oublié,
lui répondis-je, que je dusse jamais retourner sur la terre.
Elle sourit, fit un signe, et tout disparut... sortez bien
vite, me dit en entrant la confidente, il fait grand jour, on
entend déjà du bruit dans le château. Tout
m' échappe avec la même rapidité que le réveil
détruit un songe, et je me trouvai dans le corridor avant
d' avoir pu reprendre mes sens. Je voulois regagner ma chambre,
mais où l' aller prendre ? Toute information me dénonçoit,
toute méprise étoit une indiscrétion.
Le parti le plus prudent me parut de descendre dans le jardin,
où je résolus de rester jusqu' à ce que je
pusse rentrer avec vraisemblance d' une promenade du matin. La
fraîcheur et
l' air pur de ce moment calmèrent par degrés mon
imagination, et en chassèrent le merveilleux. Au lieu d'
une nature enchantée, je ne vis qu' une nature naïve.
Je sentois la vérité rentrer dans mon âme,
mes pensées naître sans trouble, et se suivre avec
ordre : je respirois.
Je n' eus rien de plus pressé alors que de me demander
si j' étois l' amant de celle que je venois de quitter,
et je fus bien surpris de ne savoir que me répondre. Qui
m' eût dit hier à l' opéra que je pourrois
aujourd' hui me faire cette question-là ? Moi, qui croyois
savoir qu'elle aimoit éperdument, et depuis deux ans, le
marquis de , moi, qui me croyois tellement épris de la
comtesse, qu' il devoit m' être impossible de lui devenir
infidèle ! Quoi ! Hier !
Madame De T, est-il bien vrai ? Auroit-elle rompu avec le marquis
? M' a-t-elle pris pour lui succéder, ou seulement pour
le punir ? Quelle aventure ! Quelle nuit ! Et je m'interrogeois
pour savoir si je ne rêvois pas encore. Je m' étois
assis, et ne cessant de raisonner avec moi-même, je ne savois
trop à quoi me fixer ; je soupçonnois, je doutois,
puis j' étois persuadé, convaincu, et puis, je ne
croyois plus rien. Tandis que je flottois dans ces incertitudes,
j' entendis du bruit près de moi ; je levai les yeux, me
les frottai ; je ne pouvois croire... c' étoit... qui ?
... le marquis. -tu ne m' attendois pas si matin, n' est-il pas
vrai ? Eh bien ! Comment cela s' est-il passé ? -tu savois
donc que j' étois ici, lui demandai-je ? -oui vraiment
; on me le fit dire hier au moment de votre départ. As-tu
bien joué ton personnage ? Le mari a-t-il trouvé
ton arrivée bien ridicule ? Quand te renvoye-t-on ? J'
ai pourvu à tout : je t' amène une bonne chaise
qui sera à tes ordres. C' est à charge d' autant.
Il falloit un écuyer à Madame De T, tu lui en as
servi, tu l' as amusée sur la route ; c' est tout ce qu'
elle vouloit, et ma reconnoissance... -oh ! Non, non, je sers
avec générosité, et dans
cette occasion, Madame De T pourroit te dire que j' y ai mis un
zèle au-dessus des pouvoirs de ta reconnoissance.
Il venoit de débrouiller le mystère de la veille,
et de me donner la clef du reste. Je sentis dans l' instant mon
nouveau rôle. Chaque mot étoit en situation, et me
donnoit envie de rire. Au fait, il étoit difficile de ne
pas trouver très-plaisant tout ce qui s' étoit passé.
-mais pourquoi venir si tôt ? Dis-je au marquis : il me
semble qu' il eût été plus prudent... -tout
est prévu :
c' est le hasard qui semble me conduire ici ; je suis censé
revenir d' une campagne voisine. Madame De T ne t' a donc pas
mis au fait ? Je lui veux du mal de ce défaut de confiance,
après ce que tu faisois pour nous. -elle avoit sans doute
ses raisons, et peut-être, si elle eût parlé,
n' aurois-je pas joué si bien mon personnage. -cela, mon
cher, a donc été bien plaisant ? Conte-moi tous
les détails... conte donc. -ah ! ... un moment. Je ne savois
pas
que tout ceci étoit une comédie, et, bien que je
sois pour quelque chose dans la pièce... -tu n' avois pas
le beau rôle. -va, va, rassure-toi ; il n' y a point de
mauvais rôles pour de bons
acteurs. -j' entends : tu t' en es bien tiré. -merveilleusement
! -et Madame De T ? -sublime ! Elle a tous les genres. -conçois-tu
qu' on ait pu fixer cette femme-là ? Cela m' a donné
de la
peine ; mais j' ai amené son caractère au point
que c' est peut-être la femme de Paris sur la fidélité
de laquelle il y a le plus à compter. -c' est bien voir
les choses. -c' est mon talent à moi ; toute son inconstance
n' étoit que frivolité, dérèglement
d' imagination : il falloit s'emparer de cette âme-là.
-c' est le bon parti. -n' est-il pas vrai ? Tu n' as pas d' idée
de la force de son attachement pour moi : au fait, elle est charmante,
tu seras forcé d' en convenir.
Entre nous, je ne lui connois qu' un défaut, c' est que
la nature, en lui donnant tout, lui a refusé cette flamme
divine qui met le comble à tous ses bienfaits ; elle fait
tout naître,
tout sentir, et elle n' éprouve rien : c' est un marbre.
-il faut t' en croire sur ta parole, car moi, je ne puis... mais
sais-tu que tu connois cette femme-là comme si tu étois
son mari ; vraiment c' est à s' y tromper, et si je n'
eusse pas soupé hier avec le véritable... -à
propos, a-t-il été bien bon ? -jamais on n' a été
plus mari que cela. -oh ! La bonne aventure ! Mais tu n' en ris
pas assez à mon gré ! Tu ne sens donc pas tout le
comique de ce qui t' arrive ? Conviens que le théâtre
du monde offre des choses bien étranges, qu' il s' y passe
des scènes bien divertissantes. Rentrons ; j' ai de l'
impatience d' en rire avec Madame De T. Il doit faire jour chez
elle ; j' ai dit que j' arriverois de bonne heure. Décemment
il faudroit commencer par le mari ; viens chez toi, je veux remettre
un peu de poudre.
On t' a donc bien pris pour un amant ? -tu jugeras de mes succès
par la réception qu' on va me faire. Il est neuf heures
; allons de ce pas chez monsieur. Je voulois éviter mon
appartement, et pour cause. Chemin faisant, le hasard m' y amena
; la porte, restée ouverte, nous laissa voir mon valet
de chambre qui dormoit dans un fauteuil ; une bougie expiroit
près de lui. En s' éveillant au bruit, il présente
étourdiment ma robe de chambre au marquis, en lui faisant
quelques reproches sur l' heure à laquelle il rentroit
; j' étois sur les épines. Mais le marquis étoit
si disposé à s' abuser, qu' il ne vit rien en lui
qu' un rêveur qui lui
apprêtoit à rire. Je donnai mes ordres pour mon départ
à mon homme, qui ne savoit ce que tout cela vouloit dire,
et nous passâmes chez monsieur. Vous imaginez bien qui fut
accueilli ? Ce ne fut pas moi, c' est dans l' ordre. On fit à
mon ami les plus grandes instances pour s'arrêter ; on voulut
le conduire chez madame, dans l' espérance qu' elle le
détermineroit. Quant à moi, on n' osoit, disoit-on,
me faire la même proposition, car on me trouvoit trop abattu
pour douter que l' air du pays ne me fût pas vraiment funeste.
En conséquence,
on me conseilla de regagner la ville. Le marquis m' offrit sa
chaise ; je l' acceptai. Tout alloit à merveille, et nous
étions tous contens. Je voulois cependant voir encore Madame
De T ; c' étoit une jouissance que je ne pouvois me refuser.
Mon impatience étoit partagée par mon ami, qui ne
concevoit rien à ce sommeil, et qui étoit bien loin
d' en pénétrer la cause.
Il me dit en sortant de chez M De T : cela n' est-il pas admirable
? Quand on lui auroit communiqué ses répliques,
auroit-il pu mieux dire ? Au vrai, c' est un fort galant homme,
et, tout bien considéré, je suis très-aise
de ce raccommodement. Cela fera une bonne
maison, et tu conviendras que, pour en faire les honneurs, il
ne pouvoit mieux choisir que sa femme. (personne n' étoit
plus que moi pénétré de cette vérité.)
quelque plaisant que cela soit, mon cher, motus ; le mystère
devient plus essentiel que jamais. Je saurai faire entendre à
Madame De T que son secret ne sauroit être en de meilleures
mains. -crois, mon ami, qu' elle compte sur moi, et, tu le vois,
son sommeil n' en est point troublé. -oh ! Il faut convenir
que tu n' as pas ton second pour endormir une femme. -et un mari,
mon cher, un amant même au besoin. On avertit enfin qu'
on pouvoit entrer chez Mme De T. Nous nous y rendîmes avec
empressement. Je vous annonce, madame, dit en entrant notre causeur,
vos deux meilleurs amis. -je tremblois, me dit Mme De T, que vous
ne fussiez parti avant mon réveil, et je vous sais gré
d' avoir senti le chagrin que cela m' auroit fait. Elle nous examinoit
l' un et l' autre ; mais elle fut bientôt rassurée
par la sécurité du marquis, qui continua de me plaisanter.
Elle en rit avec moi autant qu' il le falloit pour me consoler,
sans se dégrader à mes yeux ; adressa à l'
autre des propos tendres, à moi d' honnêtes et décents
; elle
badina et ne plaisanta point. Madame, dit le marquis, il a fini
son rôle aussi bien qu' il l' avoit commencé. Elle
répondit gravement : j' étois sûre du succès
de tous ceux qu' on confieroit à
monsieur. Il lui raconta ce qui venoit de se passer chez son mari
; elle me regarda, m'approuva, et ne rit point. Pour moi, dit
le marquis, qui avoit juré de ne plus finir, je suis enchanté
de tout ceci : c' est un ami que nous nous sommes fait, madame.
Je te le répète encore, notre reconnoissance...
-eh ! Monsieur, dit Mme De T, brisons là-dessus, et croyez
que j' ai senti tout ce que je dois à monsieur.
On annonça M De T, et nous nous trouvâmes tous en
situation. M De T m' avoit persiflé et me renvoyoit ; mon
ami le dupoit et se moquoit de moi ; je le lui rendois, tout en
admirant Mme De T, qui nous jouoit tous, sans rien perdre de la
dignité de son caractère.
Après avoir joui quelques instans de cette scène,
je sentis que celui de mon départ étoit arrivé.
Je me retirois ; Mme De T me suivit, feignant de vouloir me donner
une commission :
adieu, monsieur ; je vous dois bien des plaisirs, mais je vous
ai payé d' un beau rêve. Dans ce moment, votre amour
vous rappelle, et celle qui en est l' objet en est digne. Si je
lui ai dérobé quelques transports, je vous rends
à elle plus tendre, plus délicat et plus sensible...
adieu ! Encore une fois : vous êtes charmant... ne me brouillez
pas avec la comtesse. Elle me serra la main, et me quitta.
Je montai dans la voiture qui m' attendoit.
Je cherchai bien la morale de toute cette aventure, et... je n'
en trouvai point.