Contes amoureux,
libertins, érotiques
(Jean Regnauld)
(1624-1701)
Sur la Carte de Tendre
(Recueil de Sercy : poésies, 1653-1660)
Estimez-vous
cette carte nouvelleQui veut de Tendre apprendre le chemin?Pour
adoucir une beauté cruelle,Je m'en servais encore ce matin.Mais,
croyez-moi, ce n'est qu'une bagatelle;Le grand chemin et le plus
court de tous,C'est par Bijoux. Si quelquefois sur Estime on s'avance,C'est
quand on peut faire estimer ses dons,Car Petits-soins ne vont qu'à
Révérence,Et Jolis-vers, pris souvent pour chansons,Malaisément
vont à Reconnaissance,Mais bien plutôt aux Petites
Maisons.Le grand chemin et le plus court de tous,C'est par Bijoux.
Oubliez donc cette trop longue route,Et retenez le chemin de Bijoux;Avec
lui seul vous parviendrez sans doute;Et si d'abord Tendre ne s'offre
à vous,Séjournez-y, quoi que le séjour coûte;Tendre
viendra jusques au rendez-vous.Le grand chemin et le plus court
de tous,C'est par Bijoux.

De Maulevrier
La Carte du Royaume des Précieuses
(Recueil de Sercy : prose, 1658)
On s'embarque sur la Rivière
de Confidence pour arriver au Port de Chuchoter. De là on
passe par Adorable, par Divine, et par Ma Chère, qui sont
trois villes sur le grand chemin de Façonnerie qui est la
capitale du Royaume. A une lieue de cette ville est un château
bien fortifié qu'on appelle Galanterie. Ce Château
est très noble, ayant pour dépendances plusieurs fiefs,
comme Feux cachés, Sentiments tendres et passionnés
et Amitiés amoureuses. Il y a auprès deux grandes
plaines de Coquetterie, qui sont toutes couvertes d'un côté
par les Montagnes de Minauderie et de l'autre par celles de Pruderie.
Derrière tout cela est le lac d'Abandon, qui est l'extrémité
du Royaume.

Tristan l'Hermite
(François l'Hermite, sieur de Soliers)
(1601-1655)
La Carte du Royaume d'Amour
ou la description succincte de la contrée qu'il régit,
de ses principales villes, bourgades et autres lieux, et le chemin
qu'il faut tenir pour y faire voyage.
(Recueil de Sercy : prose, 1658)
Le Royaume d'Amour est situé
fort près de celui des Précieuses. C'est une contrée
fort agréable, et où il y a de la satisfaction de
voyager, quand on en sait la carte en perfection et qu'on n'est
point en hasard de s'y fourvoyer. il s'y trouve quelques mauvais
passages qu'on ne saurait éviter; mais comme on se représente
qu'il n'y a nul bien sans peine et que les plaisirs succèdent
souvent aux douleurs, on se console facilement. Afin qu'on ne manque
point aussi de conseil, voici une bonne guide des chemins que je
vais vous donner.Aux frontières du Royaume, on trouve la
grande Plaine d'Indifférence qui est une belle Prairie où
se tient ordinairement une Foire pour toute sorte de Marchands,
mais qui ne débitent que Vessies pleines de poix et de crème
fouettée.Ayant traversé cette prairie, on gagne le
Bois de Belle Assemblée, qui est un bois fort agréable
où il y a presque toujours Concert de Luths et de Voix, ou
du moins la grande Bande de Violons et souvent la Comédie
et le Bal. On y trouve une Hôtellerie dérobée
du grand chemin, qui s'appelle Doux-Regard où on boit d'un
petit vin qui a beaucoup de douceur, mais qui échauffe plus
qu'il ne désaltère.De Doux-Regard on vient à
Inquiétude, petit village où il y a de forts mauvais
lits; on n'y couche guère que sur des fagots, encore sont-ils
d'épines.D'Inquiétude on vient à Revue, qui
est une bourgade fort agréable pour ce qu'elle contient.De
Revue on pense à Visite, village assez beau, mais qu'on n'arrête
point au gîte; on n'y trouve que des chaises pour s'asseoir
et point de lits pour s'y coucher.De Visite on passe à Soupirs,
petit lieu où il n'y a nulles singularités, si ce
ne sont des Moulins à vent qui tournent à la faveur
d'un vent qui se lève d'une montagne voisine qu'on appelle
Coeur-Féru.De Soupirs on se rend à Soins-sur-Complaisance,
grande et fameuse ville, où se trouvent citadelle, ville
et université. Le capitaine du château n'y dort pas
d'un profond sommeil; il semble qu'il craigne toujours quelque surprise,
ou qu'il ait quelque entreprise à exécuter. Il a toujours
des gens à gages pour l'avertir qui passe, quel temps il
fait et quelle heure il est. On tient qu'en ce lieu, qui est haut
élevé, on fait éclore à toute heure
des Poulets à la réverbération du Soleil, qui
sont blancs comme neige, et qui ne chantent que pour une personne
aimée. La Ville est toute pleine de marchands de citrons
doux, d'oranges de Portugal, de marmelades et confitures d'Italie;
on trouve force gants de frangipane et des essences de toutes sortes,
comme aussi des bijoux fort jolis pour des discrétions. L'Université
a d'excellents professeurs qui sont passés Docteurs en Fleurettes,
Rondeaux, Bouts-rimés, Triolets, Bons mots et Contes agréables.
On tient qu'ils étudient depuis longtemps pour trouver la
plus fine Raillerie, mais que la plupart se sont jusques ici rongé
les ongles jusqu'à la chair vive, sans en pouvoir venir à
bout.De Soins on vient à Feu déclaré, petit
bourg dont les habitants sont tellement enrhumés qu'à
peine les peut-on entendre, tant ils parlent bas; aussi, pour s'expliquer,
ils se contentent souvent de marcher sur le pied, ou de serrer la
main aux personnes. On les prendrait pour être des gens fort
vertueux, car ils ont toujours sur le teint la rougeur d'une honnête
honte.De Feu déclaré on vient à Protestations,
où les habitants sont fort dévots; ils ont toujours
les mains jointes ou regardent le Ciel en se frappant l'estomac
et font bien souvent des serments horribles pour assurer de leur
bonne foi, mais il ne faut pas croire tout ce qu'ils disent.De Protestations
on arrive à Confidence, petit lieu qui est dans un fond et
dont l'abord est un peu difficile. Ceux qui l'habitent se confessent
perpétuellement les uns aux autres et n'en sont pas plus
gens de bien pour cela.De Confidence on trouve une petite villette
dans le fond d'un bois qu'on appelle Entreprendre. Les habitants
de ce lieu ont réputation pour l'escrime, et pourtant ils
ne savent qu'un coup d'épée, qui est de faire la feinte
aux yeux et de porter la botte en dessous; on tient aussi qu'il
y a là d'habiles gens pour la lutte et que les habitants
de Quimper-Corentin ont appris d'eux à donner le saut de
Breton. Il y avait autrefois en ce même lieu un château
médiocrement fortifié, qu'on appelait Résistance;
mais il a été ruiné par les guerres et de son
débris on a fait une petite bicoque qu'on nomme Tôt-Rendue.D'Entreprendre
on vient avec quelque travail à Jouissance, qui est comme
la capitale de la province. Elle est parfaitement agréable
en son abord et remarquable pour ses beaux jardins, qui ont tous
des labyrinthes ingénieusement construits, où on se
va perdre deux à deux.De Jouissance on vient par un chemin
bordé de roses à Satiété. La journée
est grande et le chemin un peu long, mais lorsqu'on en est à
une portée d'arbalète, on ne voit plus sur les églantiers
que des gratte-culs. Les vivres sont à fort bon marché
dans la ville de Satiété, mais l'air du terroir donne
Si peu d'appétit qu'on ne daigne pas seulement y toucher.De
Satiété on arrive à une bourgade qui n'a qu'une
rue fort longue qu'on appelle Faible Amitié. Là chacun
s'appelle par son nom de baptême, car, de toute ancienneté,
on n'y donne point de surnom ni de qualité à personne,
et par un article de la coutume du lieu sont annulés à
jamais les anciens titres de Mon Bon, et de Ma Chère.De Faible
Amitié on se trouve tout contre Inclination nouvelle, joignant
Doux-Regard, dans le bois de Belle Assemblée, tellement qu'il
semble qu'on n'ait fait qu'un circuit dans toute la Région
d'Amour. Il y en a qui disent que dans le Cur est la ville
capitale, mais qu'il y a bien du chemin à faire pour y arriver,
car elle est sur une montagne dont le sommet s'élève
beaucoup au-dessus des nues; on ne peut y monter ni en carrosse
ni à cheval, non pas même avec des mulets ou autres
montures, mais seulement à pied; encore est-il quelquefois
besoin d'ôter ses souliers, quoique le chemin soit fort épineux.
Plusieurs graves auteurs ont écrit les singularités
de cette ville, qu'on appelle Amour Céleste; les modernes
l'ont nommée Sainteté Monastique. Il n'y entre point
de gens de mauvaise vie; les gardes qui veillent aux portes en défendent
l'entrée, quelque bonne mine qu'ils puissent faire pour se
déguiser. Les habitants de cette cité sont très
heureux, parce qu'ils trouvent leur bonheur en eux-mêmes;
leur âme est toujours en repos, bien que leur corps soit souvent
en peine; ils mangent peu, ne dorment guère, et disent souvent
un grand chapelet, afin que le reste des habitants de cette province
se convertisse et se rende digne de vivre avec eux dans cette belle
habitation.

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