Jean
de LA TAILLE (1540-1608)
Chanson
C'est trop pleuré,
c'est trop suivi tristesse,
Je veux en joie ébattre ma jeunesse,
Laquelle encor comme un printemps verdoie :
Faut-il toujours qu'à l'étude on me voie ?
C'est trop pleuré.
Mais que me sert d'entendre par science
Le cours des cieux, des astres l'influence,
De mesurer le ciel, la terre et l'onde,
Et de voir même en un papier le monde ?
C'est trop pleuré.
Que sert pour faire une rime immortelle
De me ronger et l'ongle et la cervelle,
Pousser souvent une table innocente
Et de ternir ma face pâlissante ?
C'est trop pleuré.
Mais que me sert d'ensuivre en vers la gloire
Du grand Ronsard, de savoir mainte histoire,
Faire en un jour mille vers, mille et mille,
Et cependant mon cerveau se distille ?
C'est trop pleuré.
Cependant l'âge en beauté fleurissante
Chet comme un lis, en terre languissante,
Il faut parler de chasse et non de larmes,
Parler d'oiseaux, et de chevaux et d'armes :
C'est trop pleuré.
Il faut parler d'amour et de liesse,
Ayant choisi une belle maîtresse ;
J'aime et j'honore et sa race et sa grâce,
C'est mon Phoebus, ma Muse et mon Parnasse
C'est trop pleuré.
Digne qu'un seul l'aime et soit aimé d'elle,
Lui soit époux, ami et serf fidèle,
Autant qu'elle est sage, belle et honnête,
Qui daigne bien de mes vers faire fête :
C'est trop pleuré.
Va-t'en, chanson, au sein d'elle te mettre,
A qui l'honneur (qui ne me doit permettre
Telle faveur) est plus cher que la vie.
Ha ! que ma main porte à ton heur d'envie !
C'est trop pleuré.

Le blason de la rose
(A Mlle Rose de la Taille, sa cousine)
Aux uns plaît
l'azur d'une fleur
Aux autres une autre couleur :
L'un du lis, de la violette,
L'autre blasonne de l'oeillet
Les beautés ou d'autre fleurette
L'odeur ou le teint vermeillet :
A moi sur toute fleur déclose
Plaît l'odeur de la belle rose.
J'aime à chanter de cette fleur
Le teint vermeil et la valeur,
Dont Vénus se pare et l'aurore,
De cette fleur qui a le nom
D'une que j'aime et que j'honore,
Et dont l'honneur ne sent moins bon :
J'aime sur toute fleur déclose
A chanter l'honneur de la rose.
La rose est des fleurs tout l'honneur,
Qui en grâce et divine odeur
Toutes les belles fleurs surpasse,
Et qui ne doit au soir flétrir
Comme une autre fleur qui se passe,
Mais en honneur toujours fleurir :
J'aime sur toute fleur déclose
A chanter l'honneur de la rose.
Elle ne défend à aucun
Ni sa vue ni son parfum,
Mais si de façon indiscrète
On la voulait prendre ou toucher,
C'est lors que sa pointure aigrette
Montre qu'on n'en doit approcher :
J'aime sur toute fleur déclose
A chanter l'honneur de la rose.

Louise
LABE (1524-1566)
Baise m'encor,
..
Baise m'encor, rebaise-moi
et baise ;
Donne m'en un de tes plus savoureux,
Donne m'en un de tes plus amoureux :
Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise.
Las ! te plains-tu ? Çà, que ce mal j'apaise,
En t'en donnant dix autres doucereux.
Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux,
Jouissons-nous l'un de l'autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m'Amour penser quelque folie :
Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement
Si hors de moi ne fais quelque saillie.

Je vis, je
meurs ...
Je vis, je meurs
: je me brule et me noye.
J'ay chaut estreme en endurant froidure :
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grans ennuis entremeslez de joye
Tout à un coup je ris et je larmoye,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure
Mon bien s'en va, et à jamais il dure :
Tout en un coup je seiche et je verdoye.
Ainsi Amour inconstamment me meine :
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me treuve hors de peine.
Puis, quand je croy ma joy estre certeine,
Et estre au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

Oh si j'estois
en ce beau sein ravie ...
Oh si j'estois en ce beau sein
ravie
De celui là pour lequel vois mourant :
Si avec lui vive le demeurant
De mes cours jours ne m'empeschoit envie :
Si m'acollant me disoit: chere Amie,
Contentons nous l'un l'autre, s'asseurant
Que ja tempeste, Euripe, ne Courant
Ne nous pourra desjoindre en notre vie :
Si de mes bras la tenant acollé,
Comme du Lierre est l'arbre encercelé,
La mort venoit, de mon aise envieuse :
Lors que souef plus il me baiseroit,
Et mon esprit sur ses levres fuiroit,
Bien je mourrois, plus que vivante, heureuse.

Sonnet de la belle cordière
Las ! cettui jour, pourquoi l'ai-je
dû voir,
Puisque ses yeux allaient ardre mon âme ?
Doncques, Amour, faut-il que par ta flamme
Soit transmué notre heur en désespoir !
Si on savait d'aventure prévoir
Ce que vient lors, plaints, poinctures et blâmes ;
Si fraîche fleur évanouir son bâme
Et que tel jour fait éclore tel soir ;
Si on savait la fatale puissance,
Que vite aurais échappé sa présence !
Sans tarder plus, que vite l'aurais fui !
Las, Las ! que dis-je ? O si pouvait renaître
Ce jour tant doux où je le vis paraître,
Oisel léger, comme j'irais à lui !

Olivier
de MAGNY (1530-1561)
Bienheureux soit le jour,
...
Bienheureux soit
le jour, et le mois, et l'année,
La saison, et le tens, et l'heure, et le moment,
Le pays et l'endroict où bien heureusement
Ma franche liberté me feust emprisonnée.
Bienheureux l'astre au ciel d'où vient ma destinée,
Et bienheureux l'ennuy que j'euz premierement,
Bienheureux aussi l'arc, le traict et le tourment
Et la playe que j'ay dans le coeur assenée.
Bienheureux soient les criz que j'ay gettés au vent,
Le nom de ma maistresse appellant si souvent,
Et bienheureux mes pleurs mes soupirs, et mon zelle,
Bienheureux le papier que j'emplis de son loz,
Bienheureux mon esprit qui n'a point de repos,
Et mon penser aussi qui n'est d'autre que d'elle.

De l'absence de s'amie
Après que
sur le bord du Rhône,
Et que sur celui de la Saône
J'ai plaint longuement ma douleur,
Je viens aux rivages d'Isère,
Rempli d'amoureuse chaleur,
Lamenter ma vieille misère
S'empirant d'un nouveau malheur.
Car plus en moi-même je pense
D'amoindrir mon mal par l'absence,
Ou par l'éloignement des lieux,
Et plus il croit dedans mon âme,
Pour ne voir plus les deux beaux yeux,
Ni les beaux cheveux de ma dame,
Qui peuvent captiver les Dieux.
L'amour me fait haïr moi-même,
Le bien me fait un mal extrême,
Et le feu trop chaud me pâlit,
Le repos, hélas ! me travaille,
Le veiller m'est somme, et le lit
M'est un camp de dure bataille,
Où vivant on m'ensevelit.
Le pleurer me plaît, et le rire
M'apprête un contraire martyre,
Le repos m'est venin et fiel,
Au lieu de paix j'ai toujours guerre,
Je vois sans yeux, et vole au ciel
Sans jamais départir de terre,
Où jeune je semble être vieil.
J'espère et crains d'un seul courage,
Mon profit m'apporte dommage,
Et le jour le plus serein qui luit
Ne m'est que ténèbre mortelle,
Bref, j'ai sans fin soit jour ou nuit
D'un vieil désir peine nouvelle,
En suivant celle qui me fuit.
Ô beaux yeux bruns de ma maîtresse,
Ô bouche, ô front, sourcil, et tresse,
Ô ris, ô port, ô chant et voix,
Et vous, ô grâces que j'adore!
Pourrai-je bien quelque autrefois
Vous voir et vous ouïr encore
Comme je fis en l'autre mois ?
Rivages, monts, arbres et plaines,
Rivières, rochers et fontaines,
Antres, forêts, herbes et prés,
Voisins du séjour de la belle,
Et vous petits jardins secrets,
Je me meurs pour l'absence d'elle,
Et vous vous égayez auprès.

Sur le bord d'un beau fleuve
...
Sur le bord d'un
beau fleuve Amour avoit tendu
Un filé d'or tissu d'un excellent ouvraige,
Et là tout seul assis il sembloit qu'au passage
Il eust quelque gibier longuement attendu.
J'estoy franc et dispost, mais trop mal entendu,
Et mon cœur s'égayoit, mal cault par le rivage,
Quand je le senti prendre et reduyre en servage,
Et tout soubdain Amour l'emmener éperdu.
Cette belle clarté qui le soleil efface
Reluysoit à l'entour, et la main qui surpasse
L'yvoire de blancheur, tenoit ce reth ainsi.
Ainsi donc je fus pris, et remply d'espérance,
De plaisir, de bon heur, et de persévérance :
En si belle prison je demande mercy.

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