anthologie amoureuse

 

Petite anthologie de péosie amoureuse

Etienne JODELLE (1532-1573)

Combien de fois mes vers ont-ils doré...

Combien de fois mes vers ont-ils doré
Ces cheveux noirs dignes d'une Meduse ?
Combien de fois ce teint noir qui m'amuse,
Ay-je de lis et roses coloré ?
Combien ce front de rides labouré
Ay-je applani ? et quel a fait ma Muse
Ce gros sourcil, où folle elle s'abuse,
Ayant sur luy l'arc d'amour figuré?
Quel ay-je fait son oeil se renfonçant ?
Quel ay-je fait son grand nez rougissant ?
Quelle sa bouche, et ses noires dents quelles ?
Quel ay-je fait le reste de ce corps ?
Qui, me sentant endurer mille morts,
Vivoit heureux de mes peines mortelles.

 

Etienne de LA BOETIE (1530-1563)

Elle est malade, hélas ! ...

Elle est malade, hélas ! que faut-il que je face ?
Quel confort ? Quel remede ? Ô cieux, et vous m'oyez
Et tandis devant vous ce dur mal vous voyez
Oultrager sans pitié la douceur de sa face !

Si vous l'ostez, cruelz, à ceste terre basse,
S'il faut d'elle là haut que riches vous soyez,
Au moins pensez à moy et, pour Dieu, m'ottroyez,
Qu'au moins tout d'une main Charon tous deux nous passe.

Ou s'il est, ce qu'on dit des deux freres d'Helene,
Que l'un pour l'autre au ciel, et là bas se promène,
Or accomplissez moy une pareille envie.

Ayez, ayez de moy, ayez quelque pitié,
Laissez nous, en l'honneur de ma forte amitié,
Moy mourir de sa mort, elle'vivre de ma vie.

Jean de LA FONTAINE (1621-1695)

L'Amour et la Folie

Tout est mystère dans l'Amour,
Ses flèches, son Carquois, son Flambeau, son Enfance.
Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour
Que d'épuiser cette Science.
Je ne prétends donc point tout expliquer ici.
Mon but est seulement de dire, à ma manière,
Comment l'Aveugle que voici (C'est un Dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière ;
Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien ;
J'en fais juge un Amant, et ne décide rien.
La Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble.
Celui-ci n'était pas encor privé des yeux.
Une dispute vint : l'Amour veut qu'on assemble
Là-dessus le Conseil des Dieux.
L'autre n'eut pas la patience ;
Elle lui donne un coup si furieux,
Qu'il en perd la clarté des Cieux.
Vénus en demande vengeance.
Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris :
Les Dieux en furent étourdis,
Et Jupiter, et Némésis,
Et les Juges d'Enfer, enfin toute la bande.
Elle représenta l'énormité du cas.
Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas :
Nulle peine n'était pour ce crime assez grande.
Le dommage devait être aussi réparé.
Quand on eut bien considéré
L'intérêt du Public, celui de la Partie,
Le résultat enfin de la suprême Cour
Fut de condamner la Folie
A servir de guide à l'Amour.

La Jeune Veuve

La perte d'un époux ne va point sans soupirs.
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.
Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole ;
Le Temps ramène les plaisirs.
Entre la Veuve d'une année
Et la veuve d'une journée
La différence est grande : on ne croirait jamais
Que ce fût la même personne.
L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits.
Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne ;
C'est toujours même note et pareil entretien :
On dit qu'on est inconsolable ;
On le dit, mais il n'en est rien,
Comme on verra par cette Fable,
Ou plutôt par la vérité.
L'Epoux d'une jeune beauté
Partait pour l'autre monde. A ses côtés sa femme
Lui criait : Attends-moi, je te suis ; et mon âme,
Aussi bien que la tienne, est prête à s'envoler.
Le Mari fait seul le voyage.
La Belle avait un père, homme prudent et sage :
Il laissa le torrent couler.
A la fin, pour la consoler,
Ma fille, lui dit-il, c'est trop verser de larmes :
Qu'a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ?
Puisqu'il est des vivants, ne songez plus aux morts.
Je ne dis pas que tout à l'heure
Une condition meilleure
Change en des noces ces transports ;
Mais, après certain temps, souffrez qu'on vous propose
Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
Que le défunt.- Ah ! dit-elle aussitôt,
Un Cloître est l'époux qu'il me faut.
Le père lui laissa digérer sa disgrâce.
Un mois de la sorte se passe.
L'autre mois on l'emploie à changer tous les jours
Quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure.
Le deuil enfin sert de parure,
En attendant d'autres atours.
Toute la bande des Amours
Revient au colombier : les jeux, les ris, la danse,
Ont aussi leur tour à la fin.
On se plonge soir et matin
Dans la fontaine de Jouvence.
Le Père ne craint plus ce défunt tant chéri ;
Mais comme il ne parlait de rien à notre Belle :
Où donc est le jeune mari
Que vous m'avez promis ? dit-elle.

Vauquelin de LA FRESNAYE
(1535?-1606)

Idylle

Amour, tais-toi, mais prends ton arc !
Car ma biche belle et sauvage,
Soir et matin, sortant du parc,
Passe toujours par ce passage.
Voici sa piste, oh ! la voilà !
Droit à son coeur dresse ta vire,
Et ne faux point ce beau coup-là,
Afin qu'elle n'en puisse rire.
Hélas ! qu'aveugle tu es bien !
Cruel, tu m'as frappé pour elle.
Libre elle fuit, elle n'a rien ;
Mais las ! ma blessure est mortelle.

 

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