anthologie amoureuse

 

Petite anthologie de péosie amoureuse

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589)

De Rose
Ce n'est point la paquerete,
La marguerite, le lis,
L'oeillet ny la violete,
La fleur où mon coeur j'ay mis.
J'aime entre les fleurs la rose,
Car elle porte le nom
D'une qui mon ame a close
A toute autre affection.
La rose entre les fleurétes
Gagne l'honeur et le pris :
Parféte entre les parfétes
Est la Rose qui m'a pris.
L'autre rose l'on voit nestre,
Comme fille du printems,
Mais un printems prend son estre
De cette Rose en tout tems.
La mienne, où queue se place
Cent mille fleurs fèt lever,
Et, fust-ce dessus la glace,
Fêt un aeté de l'yver.
Cette Rose tant émée
Comme l'autre ne sera,
Qui de matin estimée
Au soir se destimera.
Car l'autre rose fanie
Pourra perdre sa vigueur :
Tousjours la mienne épanie
Florira dedans mon coeur.
Amour de douce rosée
Cette Rose arousera
Quand ma compagne épousée
De maîtresse il la fera.

Quand le pilot voit le nord luire ès cieux...
Quand le pilot voit le nord luire ès cieux,
La calme mer ronfler sous la carène,
Un doux zéphyr soufrer la voile pleine,
Il vogue, enflant son coeur audacieux.
Le même aussi, quand le ciel pluvieux
Des vents félons meut l'orageuse haleine,
Qui bat les flancs de sa nef incertaine,
Humble, tapit sous la merci des dieux.
Amour ainsi d'une assurance fière
Haussa mon coeur, tandis que la lumière
De tes doux yeux me pouvait éclairer;
Las ! aujourd'hui que je te perds de vue
Quelle âme vit d'amour plus éperdue
Quand fors la mort ne puis rien espérer ?

Viens, mort, à mon secours ...
Viens, mort, à mon secours viens ;
Ô mort, secours, je t'en prie.
- Je t'oy, je viens, que veux-tu ?
- Ô mort, je suis tout en feu ;
J'attends de toi guérison.
- Et qui t'a mis tout en feu ?
- L'enfant qui porte brandon.
- Que puis-je faire pour toi ?
- Fais-moi mourir je t'en prie.
- Mourir te fais tous les jours.
- Non, fais que j'aie senti.
- Amant, demande à ton coeur.
- Mon coeur, serais-tu bien mort
- Mort aussitôt, soudain vif.
- Ô pauvre coeur, que dis-tu ?
L'humain qui meurt renaît-il?
- Moi seul je nais étant mort,
Ainsi que fait le phénix
Dedans le feu renaissant.

Remi BELLEAU (1528-1577)

Avril

Avril l'honneur et des bois
Et des mois :
Avril, la douce esperance
Des fruicts qui sous le coton
Du bouton
Nourrissent leur jeune enfance.

Avril, l'honneur des prez verds,
Jaunes, pers,
Qui d'une humeur bigarrée
Emaillant de mille fleurs
De couleurs,
Leur parure diaprée.

Avril, l'honneur des soupirs
Des Zéphyrs,
Qui sont sous le vent de leur aelle
Dressent encore es forests
Des doux rets,
Pour ravir Flore la belle.

Avril, l'honneur verdissant,
Florissant
Sur les tresses blondelettes
De ma Dame, et de son sein,
Toujours plein
De mille et mille fleurettes.

Avril, la grace, et le ris
De Cypris,
Le flair et la douce haleine ;
Avril, le parfum des Dieux,
Qui des Cieux
Sentent l'odeur de la plaine.

C'est toy courtois et gentil,
Qui d 'exil
Retiers ces passageres,
Ces arrondelles qui vont
Et qui sont
Du printemps les messageres.

L'aubespine et l'aiglantin,
Et le thym
L'oeuillet, le lis et les roses
En ceste belle saison,
A foison,
Monstrent leurs robes ecloses.

Le gentil rossignolet
Doucelet,
Decoupe dessous l'ombrage,
Mille fredons babillars
Fretillars,
Au doux chant de son ramage.

C'est à ton heureux retour
Que l 'amour
Souffle à doucettes haleines,
Un feu croupi et couvert,
Que l'hyver
Receloit dedans vos veines.

Tu vois en ce temps nouveau
L'essaim beau
De ces pillardes avettes
Volleter de fleur en fleur
Pour l'odeur
Qu'ils mussent en leur cuissettes.

May vantera ses fraischeurs,
Ses fruicts meurs,
En sa fécondée rosée
La manne et le sucre doux,
Et le miel roux,
Dont la grace est arrosée.

Mais moy je donne ma voix
A ce mois,
Qui prends le surnom de celle
Qui de l'escumeuse mer
Veit germer
La naissance maternelle.

Le Désir

Celuy n'est pas heureux qui n'a ce qu'il desire,
Mais bien-heureux celuy qui ne desire pas
Ce qu'il n'a point : l'un sert de gracieux appas
Pour le contentement et l'autre est un martyre.

Desirer est tourment qui bruslant nous altere
Et met en passion ; donc ne desirer rien
Hors de nostre pouvoir, vivre content du sien
Ores qu'il fust petit, c'est fortune prospere.

Le Desir d'en avoir pousse la nef en proye
Du corsaire, des flots, des roches et des vents
Le Desir importun aux petits d'estre grands,
Hors du commun sentier bien souvent les dévoye.

L'un poussé de l'honneur par flateuse industrie
Desire ambitieux sa fortune avancer;
L'autre se voyant pauvre à fin d'en amasser
Trahist son Dieu, son Roy, son sang et sa patrie.

L'un pippé du Desir, seulement pour l'envie
Qu'il a de se gorger de quelque faux plaisir,
Enfin ne gaigne rien qu'un fascheux desplaisir,
Perdant son heur, son temps, et bien souvent la vie.

L'un pour se faire grand et redorer l'image
A sa triste fortune, espoind de ceste ardeur,
Souspire apres un vent qui le plonge en erreur,
Car le Desir n'est rien qu'un perilleux orage.

L'autre esclave d'Amour, desirant l'avantage
Qu'on espere en tirer, n'embrassant que le vent,
Loyer de ses travaux, est payé bien souvent
D'un refus, d'un dédain et d'un mauvais visage.

L'un plein d'ambition, desireux de parestre
Favori de son Roy, recherchant son bon-heur,
Avançant sa fortune, avance son malheur,
Pour avoir trop sondé le secret de son maistre.

Desirer est un mal, qui vain nous ensorcelle;
C'est heur que de jouir, et non pas d'esperer :
Embrasser l'incertain, et tousjours desirer
Est une passion qui nous met en cervelle.

Bref le Desir n'est rien qu'ombre et que pur mensonge,
Qui travaille nos sens d'un charme ambitieux,
Nous déguisant le faux pour le vray, qui nos yeux
Va trompant tout ainsi que l'image d'un songe.

Isaac de BENSERADE (1613-1691)

Epigramme

Je mourrai de trop de désir,
Si je la trouve inexorable ;
Je mourrai de trop de plaisir,
Si je la trouve favorable.
Ainsi je ne saurais guérir
De la douleur qui me possède :
Je suis assuré de périr
Par le mal ou par le remède.

Sur une coquette

Une foule d'amants, que chez vous on tolère,
De vos facilités cherche à s'avantager ;
La patience même en serait en colère,
Etes-vous un butin qu'il faille partager ?

N'avez-vous rien à craindre, et rien à ménager ?
Quoi ! tous également attendent leur salaire
Avez-vous résolu de me faire enrager
A force de vouloir éternellement plaire ?

Enfin, si je suis las de ce que cent rivaux
Se disputent le prix qu'on doit à mes travaux,
Vous devez l'être aussi de ce qu'on en caquette

Votre honneur est en proie aux escrocs, aux filous
Et si vous excellez en l'art d'être coquette,
Je n'excelle pas moins en l'art d'être jaloux.

Jean BERTAUT (1552-1611)

Complainte sur une absence

Je n'ay veu qu'à regret la clarté du Soleil,
Et rien tant soit-il beau n'a mon ame ravie,
Depuis qu'en soupirant j'éloignay ce bel oeil,
De qui la seule veuë est tout l'heur de ma vie.

Les jours les plus luisants me sont obscures nuits,
Que je passe en tristesse et complaintes funebres,
Ne pouvant le ciel mesme, au fort de tant d'ennuis,
Illuminer le corps dont l'ame est en tenebres.

Je ne fay que penser à l'heur que j'ay perdu,
Quoy que ce souvenir aigrissant ma complainte
M'égalle au criminel sur la gesne étendu,
M'estant chaque pensée une mortelle attainte.

Le seul bien d'un portrait exprimant sa beauté
Console un peu mes yeux et mon dueil diminue :
Mais qu'est-ce que cela m'en voyant absenté,
Si ce n'est pour Junon embrasser une nue.

Ah, que je veux de mal aux rigueurs de la loy,
Qui de m'en éloigner s'est acquis la puissance !
Que j'en hay mon devoir aussi bien comme moy,
Luy du commandement, moy de l'obéissance.

Falloit-il qu'oubliant les saints voeux d'amitié,
Pour croire un vain respect et suivre sa Chimere,
Je commisse une erreur indigne de pitié,
De peur d'en commettre une excusable et legere ?

Non, je ne me sçaurois laver de ce peché,
Ny ne puis concevoir qu'il me soit pardonnable :
Et me dois voir ce crime à jamais reproché,
Si je n'en suis vangeur aussi bien que coulpable.

Mais quel plus grand tourment que de m'en voir bany
Peut chastier mon coeur s'il faut qu'il s'en punisse ?
Helas, l'avoir commis c'est m'en estre puny :
Mon peché m'est luy-mesme un rigoureux supplice.

Aussi, quoy que l'Amour s'en plaigne justement,
Si sent-il au pardon la pitié le contraindre ;
Voyant ma propre erreur m'estre un si grand tourment,
Que se plaindre de moy ce n'est rien que me plaindre.

Ah Dieux ! que ne mouru-je aux pieds de sa rigueur,
Lorsque je prins congé de sa chere presence !
Las ! pour ce qu'en partant je luy laissois mon coeur
Je ne pensois jamais ressentir son absence.

Fol, qui n'avisois pas qu'encor que mille morts
Assaillent un Amant éloigné de sa dame,
Il ne ressent l'ennuy d'en estre loin du corps
Qu'autant qu'il en est pres du penser et de l'ame.

Or voy-je maintenant qu'Amour a bien semé
Des espines d'ennuy dans son doux labyrinthe :
Et qu'au desir d'un coeur de sa flamme allumé
La longueur d'une absence est bien pleine d'absinthe.

Mais quelque trait d'ennuy qui me puisse offenser,
Rien n'esteindra l'ardeur dont je me sens éprendre
Ains faudra désormais, avant que voir cesser
Mon ame d'estre en feu, me voir le corps en cendre.

Non, ma flamme vivra jusqu'à mon dernier jour,
Malgré toute infortune et presente et future.
J'ay beaucoup de douleur, mais j'ai bien plus d'amour :
L'une fait que j'endure, et l'autre que je dure.

Seulement, ô beaux yeux, yeux qui m'estes si doux
Que l'heur de vous servir m'est plus qu'un diadême,
Avienne que l'oubly n'éloigne point de vous
Un coeur que vostre absence éloigne de soymême.

Cieux qui prestez l'oreille aux saints voeux des amans,
Faites qu'en jettant l'oeil sur vos vives lumieres,
La divine Beauté qui cause mes tourmens
Lise dans vostre front ces voeux et ces prieres.

Et vous vents bienheureux qui vers elle passez,
Portez luy de ma foy l'immortelle assurance ;
Luy disant en deux mots bassement prononcez,
Que je meurs de desir en vivant d'espérance.

Elégie

Comme alors que le jour c'est caché sous la terre,
Le soucy plus ouvert se referme et reserre,
Dedaigneux de laisser regarder à son oeil
D'autres flammes au Ciel que celles du Soleil :
Ainsi quand les malheurs qui traversent ma vie
M'ont de vostre bel oeil la presence ravie,
Le mien se fermeroit, dolent de ne voir rien
Qui ne semble exprimer la perte de son bien :
Et dédaigneux de suivre, en l'ombre où je chemine,
Une lumiere humaine apres une divine,
Fuiroit en quelque lieu de clarté dépourveu,
Cherchant de ne rien voir, et de n'estre point veu;
Si le poignant regret que me cause ma perte,
Ne tenoit ma paupiere incessamment ouverte
Aux pleurs dont le ruisseau coule sans s'estancher
De mon coeur misérable, ainsi que d'un rocher.
De vous dépeindre au vif les peines que j'endure
Errant en une nuit si tristement obscure,
L'ingenieux pinceau des plus rares esprits
L'essay'roit vainement s'il l'avoit entrepris.
Vous, imaginez-les, qui pouvez de vous mesme,
Par vos perfections, par mon amour extrême,
Par l'aise que je sens voyant vostre beauté,
Juger quel mal je souffre en estant absenté.
Le mal n'est gueres grand qui se peut bien dépeindre :
Et je sçay mieux souffrir que je ne sçay me plaindre;
Ayant l'ame plus ferme à porter les malheurs,
Que la langue eloquente à conter mes douleurs.
Le crayon tous les jours monstre en vostre peinture,
Que tant plus sont parfaits les traits dont la nature
A rendu pour sa gloire un visage animé,
Tant moins facilement peut-il estre exprimé.
Une parfaite amour en effet est semblable :
Tant plus ardante elle est, moins elle est exprimable :
Et le mal que l'absence aux amants fait gouster,
S'il se fait bien sentir, se voit mal raconter.
Helas ! si ceste ardeur qui m'a mis tout en flame
Embrazoit seulement la moitié de vostre ame,
Je n'aurois nul besoin de ceste plainte icy
Pour faire à vostre esprit juger qu'il est ainsi.
Vous mesme en mon absence, atteinte de tristesse,
Vous plaindriez le tourment dont la vostre me blesse :
Connoistriez quel mal c'est qu'estre loin de son bien ;
Et sentant vos ennuis, vous jugeriez du mien.
Mais le Ciel vostre autheur, ô ma douce inhumaine,
Ne vous forma jamais pour souffrir tant de peine.
Sa main vous a voulu ses graces departir
Pour donner du tourment non pour en ressentir.
Aussi suffiroit-il au desir qui m'allume,
Si lors que loing de vous le regret me consume,
Pour rendre aucunement mes ennuis appaisez,
Vous plaigniez pour le moins le mal que vous causez.
Je ne me plaindrais point si vous daigniez me plaindre :
Car malgré les malheurs qu'en absence on doit craindre,
Heureux est le destin du serviteur absent
De qui l'on sent l'absence autant qu'il la ressent.
Mais las! pourquoy faut-il que les arbres sauvages
Qui vestent les costaux ou bordent les rivages,
Qui n'ont veine ny sang qu'Amour puisse allumer,
Observent mieux que nous les loix de bien aimer ?
On dit qu'en Idumée, és confins de Syrie,
Où bien souvent la palme au palmier se marie,
Il semble, à regarder ces arbres bienheureux,
Qu'ils vivent animez d'un esprit amoureux.
Car le masle courbé vers sa chere femelle
Monstre de ressentir le bien d'estre aupres d'elle :
Elle fait le semblable, et pour s'entrembrasser
On les voit leurs rameaux l'un vers l'autre avancer.
De ces embrassemens leurs branches reverdissent,
Le Ciel y prend plaisir : les astres les bénissent :
Et l'haleine des vents soupirants à l'entour
Loüe en son doux murmure une si chaste amour.
Que si l'impieté de quelque main barbare
Par le tranchant du fer ce beau couple separe,
Ou transplante autre-part leurs tiges desolez,
Les rendant pour jamais l'un de l'autre exilez :
Jaunissants de l'ennuy que chacun d'eux endure
Ils font mourir le teint de leur belle verdure,
Ont en haine la vie, et pour leur aliment
N'attirent plus l'humeur du terrestre element.
Si vous m'aymiez, helas ! autant que je vous aime,
Quand nous serions absens nous en ferions de mesme :
Et chacun de nous deux regrettant sa moictié,
Nous serions surnommez les palmes d'amitié.
Nom qui nous conviendrait si de mesme constance,
Si de mesme desir nous faisions résistance
A tout ce qui pourroit une amour étoufer,
Et par nostre victoire en sçavions triompher.
Mais autant que ma flamme est grande et violente,
Autant, pour mon tourment, la vostre est foible et lente,
Et tient de la froideur d'une ame où fait sejour
Une simple amitié, non une ardante amour.
La mienne est comparable au feu d'une fournaise
Qui tourne tous les jours une forest en braise :
Et la vostre à celuy qui dessus les autels
Fume d'un peu d'encens au pied des immortels.
Et c'est ce qui me tue, et qui fait qu'à toute heure
Mon coeur impatient gemit, soupire, pleure,
Et fait priere aux Cieux qu'ils m'accordent le bien
D'augmenter vostre amour, ou d'aimoindrir le mien.

Stances

Ne vous offensez point, belle ame de mon ame,
De voir qu'en vous aymant j'ose plus qu'il ne faut :
C'est bien trop haut voller, mais estant tout de flame
Ce n'est rien de nouveau si je m'éleve en haut.

Comme l'on voit qu'au ciel le feu tend et s'élance,
Au ciel de vos beautez je tens pareillement :
Mais luy c'est par nature, et moy par cognoissance ;
Luy par nécessité, moy volontairement.

Aussi suis-je content que le sort adversaire
Darde sur mon amour quelque trait orageux,
Pourveu que l'accusant ainsi que temeraire,
Quelqu'un aussi le louë ainsi que courageux.

Car il me reste assez gravé dans la memoire,
Que voulant m'approcher d'un celeste flambeau,
La mort en ceste audace est conjointe à la gloire,
Et que sous ce trophée est basty mon tombeau.

Mais puis qu'en mon amour il faut que je m'égare,
Du vol de mes desirs dereglant la hauteur,
De quel plus beau Soleil pourroy-je estre l'Icare,
Moy qui veux consoler ma mort par son autheur ?

L'homme est bien malheureux, de qui l'ame indiscrette
Peut ailleurs qu'en vos mains sa franchise enfermer :
C'est ou n'avoir point d'yeux pour vous voir si parfaite,
Ou n'avoir point de coeur pour vous oser aimer.

Quant à moy, je plaindrais et ma peine et mes larmes,
Si je les dépendais pour de moindres beautez,
Car je hay qu'un autre oeil m'enchante de ses charmes,
Que celuy qui rendroit les dieux mesme enchantez.

Non, sçachant que ma flamme est celeste et divine,
Je ne puis rien aymer s'il n'est egal aux dieux :
Je veux qu'un bel oser honore ma ruine;
Et puis quil faut tomber, je veux tomber des cieux.

Arriere ces desirs rempants dessus la terre :
J'ayme mieux, en soucis et pensers elevez,
Estre un aigle abattu d'un grand coup de tonnerre,
Qu'un cygne vieillissant és jardins cultivez.

Non en volant si haut je ne crain point l'orage,
Et l'effroy du peril ne m'en retire point :
Ce qui sert d'une bride aux esprits sans courage,
Est un vif esperon dont le mien est espoint.

J'ayme qu'à mes desseins la fortune s'oppose :
Car la peine de vaincre en accroist le plaisir.
Pouvoir facilement obtenir quelque chose,
M'est assez de suget d'en perdre le desir.

Advienne seulement que mon ame embrasée
Du desir d'acquérir ceste riche toison,
Trouve la seule peine à mes voeux opposée,
Afin que de ce monstre elle soit le Jason.

Mais helas ! je crains fort qu'un malheur invincible
Transforme tellement l'heur à qui je m'attens,
Qu'au lieu de dificile il le rende impossible,
Et joigne à mes travaux la perte de mon temps.

Dementez cette crainte, ô beauté qui convie
Aux erreurs de l'amour les plus sages esprits
Suffise à vos rigueurs qu'il me couste la vie,
Sans que j'en perde encor et l'attente et le prix.

Ainsi de vostre teint l'immortelle jeunesse
Ne soit jamais sujette à l'empire des ans :
Ny ne puissent jamais les traits de la vieillesse
Vous rendre les miroirs des objets malplaisans.

Ainsi la libre voix des belles de cest âge,
Vous puisse declarer Royne de la Beauté;
Et tout de qui desdaigne à vous en faire hommage,
Criminel envers vous de leze Majesté.

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